• Les phares sont propres hélas

    Les phares sont propres hélasLOUIS RUFFIEUX - Rédacteur en chef de La Liberté - Opinion

    Dans le halo des phares, ils présentaient une chorégraphie brouillonne. La vie de beaucoup s’arrêtait là, dans une rencontre fatale avec le verre ou la tôle. Sur la voiture, ils laissaient une trace, un fragment d’aile, de patte, de carapace ou une tenace signature de sang. De retour de la route des vacances, les phares, le capot et le pare-brise étaient crépis de bouts et de jus d’insectes. Cette croûte de cadavres ne disparaissait que sous d’énergiques coups d’éponge préalablement plongée dans de l’eau chaude savonneuse. L’exercice permettait aussi au conducteur de passer l’éponge sur l’éventuelle culpabilisation née de ses «prélèvements» animaliers – pour parler comme un chasseur.

    Pardon aux jeunes conducteurs qui ne comprennent rien, et pour cause: il n’y a plus d’insectes. Ils ont disparu en quelques années, à la fin du XXe siècle, sans avertir et sans même qu’on le remarque vraiment. On oublie vite les corvées; le nettoyage de sa voiture mouchetée de reliefs collants en était une. Même les scientifiques ont été pris de vitesse, eux qui n’avaient pas jugé utile de quantifier le monde populeux des insectes. Mais la revue Science, qui s’est penchée sur ce phénomène le mois dernier, a quand même trouvé une preuve chiffrée de l’hécatombe. Des entomologistes ayant posé dès 1989 des pièges dans une réserve naturelle allemande ont pu montrer, en 2013, une chute de 80% du nombre d’insectes en 25 ans!

    Pourquoi, comment? A la barre comparaît un sérieux suspect qui a déjà beaucoup fait parler de lui au moment des recherches sur l’effondrement des colonies d’abeilles: la clique des néonicotinoïdes. Ces insecticides sont épandus, pulvérisés ou directement introduits dans les semences à titre préventif. Ils sont utilisés partout à très large échelle pour les cultures depuis le milieu des années 1990. Sous l’angle de la protection de la nature, ils cumulent tous les défauts: hautement toxiques pour les insectes et les oiseaux qui les mangent, ils sont présents dans tous les compartiments de la plante; ils ne sont que faiblement biodégradables et tuent les organismes fertilisants comme les vers de terre, avant de s’écouler dans les sources et les nappes phréatiques. Quant aux effets positifs de ces insecticides sur la production agricole, ils sont désormais sérieusement contestés, du moins pour certaines cultures dont les rendements déclinent. Orpheline de ses travailleurs souterrains et aériens empoisonnés, la terre démissionne.

    Cà et là, l’usage de quelques-uns de ces néonicotinoïdes est maintenant prohibé. Mais un tiers des insecticides vendus dans le monde appartiennent encore à cette classe, estime-t-on. L’agrochimie en fait son miel très lucratif et peu lui chaut la disparition des insectes pollinisateurs indispensables à l’agriculture, à la nature, à la vie!

    Voilà pourquoi les phares des voitures désormais vierges d’insectes jettent une lumière encore plus crue sur nos intrusions barbares et suicidaires dans les délicats équilibres de la planète.

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